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Au cœur de la crise agricole : entre impératifs économiques et exigences écologiques

Jeanne

13 février 2024

Pendant un peu plus de trois semaines, la France a été le théâtre d'un mouvement agricole d'ampleur significative, caractérisé par une série de blocages routiers organisés par les principaux syndicats agricoles. La colère exprimée découle d'une accumulation de griefs profonds et variés, rendant la résolution économique et politique particulièrement complexe, d'autant plus que des divergences persistent au sein même des revendications. Bien que les manifestations physiques aient largement pris fin, le dialogue se poursuit entre les agriculteurs, les différents syndicats et le gouvernement. Bene Bono détaille la situation.

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Depuis le 18 janvier, les agriculteurs français ont entamé des actions de blocage sur les autoroutes et ont ciblé des édifices publics pour exprimer leur frustration face à la précarité économique, la concurrence étrangère qu'ils estiment déloyale et la bureaucratie qu'ils jugent étouffante, tant au niveau national qu'européen, parmi d'autres préoccupations. La diversité des revendications reflète la variété des modèles agricoles présents sur le territoire, de l'agriculture conventionnelle à l’agriculture biologique, et même au sein de ces groupes, les doléances ne sont pas uniformes.

Les racines de la colère paysanne sont pluridimensionnelles

Si les agriculteurs, issus de tous horizons, se sont réunis sur les autoroutes du pays depuis la mi-janvier, c’est qu’il y a au-delà des revendications parfois distinctes, un tronc commun, celui de la précarité financière grandissante. Dans le pays pourtant leader de l'Union européenne en matière de production agricole, les charges d'exploitation, qu'elles soient fixes ou variables, pèsent lourdement. De l'acquisition de terrains à l'alimentation du bétail, en passant par les investissements pour se conformer aux normes environnementales, les coûts de production ne cessent d'augmenter. La hausse des prix du diesel, du gaz, de l'électricité et des engrais rend la situation encore plus difficile pour les agriculteurs, qui peinent à répercuter ces coûts sur leurs clients dans un contexte de prix de gros déprimés. Les statistiques de la Mutualité sociale agricole (MSA) pour Reporterre révèlent qu'à la fin de l'année 2021, 2,4 % des agriculteurs français touchaient le RSA socle et 9 % percevaient la prime d'activité. Ces chiffres illustrent une réalité alarmante, où plus d'un agriculteur sur dix dépend d'une forme d'allocation de solidarité. Une part élevée, qui pourrait être en réalité sous-estimée, puisque le taux de non-recours est estimé entre 50 et 60 % dans cette catégorie professionnelle, selon cette même source, en raison “de blocages psychologiques chez les intéressés”.

Parallèlement, les agriculteurs dénoncent une concurrence étrangère qu’ils jugent déloyale. Les importations massives en provenance d'Ukraine — notamment de betteraves, de poulets, d’œufs, de sucre et de céréales — exemptées de quotas et de droits de douane depuis l'invasion russe, ainsi que les négociations pour un accord commercial entre l'Union européenne et le Mercosur qui augmenterait encore la compétition internationale à jeu inégal, suscitent un mécontentement généralisé. Les importations exercent une pression sur les prix européens alors même que certains producteurs étrangers ne respectent pas les normes environnementales imposées aux agriculteurs de l'UE. En clair, les agriculteurs dénoncent une injustice.

Enfin, une partie des agriculteurs s’oppose à une réglementation européenne estimée trop rigoureuse, notamment s’agissant des règles en matière de subventions, telles que l'obligation de laisser 4 % des terres agricoles en jachère, et considère globalement comme une mise en œuvre excessivement compliquée la politique de l'UE par la France. Cette mise au repos d’une partie des champs vise à éviter l’épuisement des sols, y implanter des haies, des bosquets ou des mares pour restaurer la biodiversité qui se développe dans ces écosystèmes. Cette mesure fait partie d’une initiative plus large, celle du Green Deal, également connue sous le nom de Pacte vert pour l’Europe, visant à transformer l’économie européenne en une économie durable et respectueuse du climat, et atteindre spécifiquement la neutralité carbone d’ici à 2050. Or, les politiques vertes sont aussi parfois perçues comme étant en contradiction avec les objectifs court-termistes d'autosuffisance en matière de production alimentaire et d'autres biens essentiels, à la lumière de l'invasion de l'Ukraine par la Russie.

D’autres colères émanent de sujets plus spécifiques : les protestations dans le Sud-Ouest ont été exacerbées par les difficultés rencontrées par plusieurs éleveurs bovins face à la maladie hémorragique épizootique qui touche le bétail, et par les critiques selon lesquelles le gouvernement a tardé à apporter son aide. Par ailleurs, les querelles sur les projets d'irrigation et les critiques sur le bien-être des animaux et les pesticides ont renforcé le sentiment d'une population d'agriculteurs français vieillissants d'être méprisés par la société.

En réponse à la colère des manifestants et à l'urgence de restaurer le calme — notamment en prévision des élections européennes dans quelques mois et du Salon de l'Agriculture prévu à Paris fin février — le gouvernement a annoncé plusieurs mesures destinées à apaiser la colère des agriculteurs.

Lors de deux conférences de presse données à quelques jours d’intervalle l’une de l’autre, le Premier ministre Gabriel Attal a dévoilé plusieurs initiatives, dont l'inscription de l'objectif de souveraineté alimentaire dans la loi, l'annulation de la hausse de la taxe sur le gazole non routier (GNR) pour les agriculteurs, l’allocation d’une nouvelle enveloppe de 150 millions d’euros pour le secteur, la mise en place d'un dispositif d'indemnisation pour les éleveurs affectés par la maladie hémorragique épizootique, la mise en pause du plan Ecophyto visant à réduire de 50% l'usage des pesticides d'ici à 2030 par rapport à la période 2015-2017 et le versement de toutes les aides de la PAC d'ici au 15 mars, directement sur les comptes bancaires des exploitants.

Par ailleurs, le ministre de l’Economie Bruno Le Maire a annoncé un renforcement des contrôles pour garantir la mise en œuvre effective de la loi EGalim, adoptée en octobre 2018. Cette loi vise à renforcer la position des agriculteurs face aux grandes enseignes de distribution, en encadrant les promotions excessives, en instaurant le devoir de contractualisation et en promouvant une alimentation durable. Les amendes infligées à la grande distribution pour non-respect de cette loi seront désormais utilisées en soutien aux agriculteurs.

De son côté, sous la pression de centaines d'agriculteurs présents à Bruxelles en parallèle des blocages dans l’hexagone, la Commission européenne a proposé une dérogation à la Politique agricole commune (PAC) sur l'obligation du maintien de 4 % des terres cultivables en jachère sur les grandes exploitations de plus de dix hectares, une condition sinéquanone à la réception des aides. Cette dérogation avait déjà été appliquée au début de la guerre en Ukraine pour cause d'insécurité alimentaire, mais elle était arrivée à expiration à la fin de l'année dernière.

Les désaccords majeurs entre les syndicats symbolisent la diversité des revendications et des modèles défendus

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La réaction des syndicats à l’annonce de ces mesures ne s’est pas fait attendre et la diversité des réponses illustre la complexité du mouvement, la diversité des oppositions et des modèles agricoles défendus. Si tous s’accordent en effet sur la juste rémunération du travail des agriculteurs et s’opposent au traité de libre échange entre l’Union européenne et le Mercosur, les autres sujets continuent d’animer le débat, notamment sur le terrain écologique et environnemental, comme cela était déjà le cas lors du débat autour des méga bassines (pour lire notre article sur ce sujet, cliquez ici).

La FNSEA, considérée comme l'interlocuteur historique des pouvoirs publics et représentant principalement les grandes et très grandes exploitations, prône la réduction des normes, notamment environnementales. Elle s'oppose frontalement à l'obligation de l'Union européenne de laisser 4% des surfaces agricoles en jachère, arguant que cela constitue un manque de production face aux concurrents internationaux, d'autant plus lorsque ces derniers utilisent des pesticides interdits dans la zone. D'autre part, les Jeunes Agriculteurs, alliés de la FNSEA, et dédiés à la cause des agriculteurs de moins de 35 ans, ont appelé à mettre fin aux blocages le 1ᵉʳ février, à la suite de l’annonce de la mise en pause du plan Ecophyto et à la déclaration du Président Emmanuel Macron exprimant son opposition au traité de libre échange avec le Mercosur. En revanche, la Confédération Paysanne, qui prône l'agroécologie et s'oppose fermement à l'assouplissement des normes environnementales, a appelé à poursuivre la mobilisation. Elle a exprimé son mécontentement au lendemain des annonces gouvernementales, dénonçant un détournement des demandes exprimées sur le terrain et soulignant les conséquences néfastes sur la santé des agriculteurs, des sols et de l'environnement. La Confédération Paysanne dénonce également le renforcement des multinationales des fabricants de pesticides, qualifiant la situation de scandaleuse.

En répondant aux revendications de la FNSEA et des Jeunes Agriculteurs, les défenseurs de l'environnement estiment que le gouvernement recule sur le plan écologique, comme le défend WWF France et plusieurs acteurs de l'agriculture biologique, qui dénoncent “une régression vertigineuse” et un signal désastreux, notamment en raison de la mise en pause du plan Ecophyto.

La Fédération d'agriculture biologique (Fnab) a annoncé la semaine dernière une nouvelle mobilisation devant l'Assemblée nationale. Elle affirme : "Pas de transition sans vraies solutions. La transition écologique n'est pas une option, c'est une nécessité." La Fnab réclame aujourd'hui un plan de 270 millions d'euros pour aider à structurer la filière bio, ainsi que l'application de la loi EGalim 2. Cette loi impose à la restauration collective publique de proposer au moins 20% de produits bio dans leurs menus, alors qu'elle n'atteint actuellement que péniblement les 6%. Le simple respect de la loi représenterait 1,4 milliard d'euros de chiffre d'affaires pour la filière, selon Philippe Camburet, Président de la Fnab.

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La mobilisation inédite des agriculteurs, représentant divers courants, exprime de manière symbolique les luttes partagées par tous les modèles agricoles, confrontés à des rémunérations insuffisantes et une concurrence internationale difficile à surmonter. Les débats qu'elle suscite soulignent également la complexité à concilier le modèle économique agricole avec la préservation des terres, de la biodiversité et de la santé. Cette vague de mécontentement offre une opportunité cruciale pour aborder les questions agroécologiques essentielles à la préservation de notre environnement, tout en soulignant les défis liés à la rémunération des acteurs impliqués dans notre système alimentaire.

À ce sujet, bien que les circuits courts ne représentent qu'une partie de la modélisation impactante de l'agriculture française, et doivent cohabiter avec d'autres formes de vente, ils jouent néanmoins un rôle crucial dans la valorisation du revenu des agriculteurs. En effet, ces circuits offrent aux agriculteurs la possibilité de contourner les intermédiaires traditionnels, ce qui leur permet de vendre directement leurs produits aux consommateurs. Cette approche réduit la dépendance vis-à-vis des grands distributeurs et des longues chaînes d'approvisionnement, tout en offrant aux agriculteurs une part plus significative des revenus générés par la vente de leurs produits.

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